Le
secrétaire général de la CGT cheminots, Didier Le Reste, dénonce une
décision qui va renforcer le transport routier de marchandises.
Vous venez d’adresser aux médias une liste de 262
gares qui seront fermées au wagon isolé à compter du 30 novembre
prochain. De quoi s’agit-il ?
Didier Le Reste. Tout d’abord, je tiens à souligner que cette liste
officielle ne nous a pas été remise par la direction de la SNCF. Cette
liste qui s’inscrit dans une profonde restructuration a non seulement
été décidée sans aucune concertation avec les organisations syndicales
mais également sans véritables débats avec les collectivités locales et
les territoires concernés. Cette façon de faire est symptomatique de la
dégradation de la qualité du dialogue social dans l’entreprise sous la
présidence de Mme Idrac. Des décisions impactant lourdement l’avenir de
l’entreprise sont prises en catimini, dans la plus grande opacité. Un
comble au moment où, sous prétexte d’améliorer le dialogue social, le
gouvernement fait adopter une loi sur le service minimum. Une nouvelle
fois, nous sommes mis devant le fait accompli par la direction qui
tente de limiter notre rôle à la validation et l’accompagnement de ses
choix stratégiques.
Cette décision de fermer 262 gares au trafic fret, dit du wagon
isolé, est un des éléments de la stratégie de la direction pour tenter
de retrouver l’équilibre financier au niveau du fret, non en relançant
l’activité mais en réduisant les coûts de production, et en particulier
les charges salariales. Elle s’inscrit dans le prolongement du plan
fret (2004-2006) dont l’objectif était de réduire les capacités de
production en fermant des gares, des triages et en supprimant 7 000
emplois. Cette stratégie vise à limiter l’activité fret à la seule
satisfaction des besoins des gros chargeurs considérés comme les
marchés les plus rentables. Autrement dit, la puissance et les
financements publics sont mis au seul service des grands groupes
privés, au détriment des besoins de transport du plus grand nombre. Il
faut noter que cette stratégie, que la direction entend poursuivre
aujourd’hui avec ces nouvelles fermetures, est responsable de la
dégradation des résultats de fret SNCF. Nombres de marchés ont été
perdus ces dernières années car, en fermant gares et triages,
l’entreprise s’est elle-même privée des moyens d’y répondre. La
direction a d’ailleurs mis en avant cette raison pour justifier la
décision d’un récent conseil d’administration de faire dorénavant
transporter 300 000 tonnes annuellement de matériel nécessaire à ses
propres chantiers par la route. Cette décision va jeter 8 000 camions
supplémentaires sur les axes routiers.
Vous craignez donc l’accélération de ces transferts de fret vers la route…
Didier Le Reste. Concrètement si la restructuration du wagon isolé
est mise en oeuvre, les entreprises qui expédient leur production
depuis ces 262 gares, ou celles qui projettent de les utiliser, ne
pourront plus dorénavant le faire. C’est un mauvais coup supplémentaire
porté à la capacité de la SNCF de répondre à la croissance du trafic
marchandises estimé à plus de 40 % d’ici à 2020. Du point de vue
environnemental et de la nécessité de réduire le fret routier, c’est
une aberration. C’est également un non-sens sociétal et économique.
Faut-il rappeler que l’installation ou le maintien d’une activité
économique sur un territoire dépend de la qualité des dessertes -
notamment ferroviaires - dont il bénéficie. La technique du wagon
isolé, qui complète en termes d’offre celle des trains massifiés,
consiste à constituer des convois composés de wagons affrétés par
différents chargeurs. Elle est appelée à se développer. Elle répond en
effet à la diversification des productions industrielles qui font que
la marchandise se transporte de plus en plus en lots petits ou moyens.
Les grands chargeurs, eux-mêmes, commencent à y recourir souvent.
Dans un communiqué, la SNCF relativise la portée de la fermeture au
wagon isolé de 262 gares en affirmant que ses clients pourront se
reporter sur d’autres gares…
Didier Le Reste. Il faut cesser de nous prendre pour des imbéciles.
Cette rhétorique relève de l’escroquerie intellectuelle. Elle vise Ã
rassurer une opinion publique qui n’est pas spécialiste de la question.
Les professionnels ne sont pas dupes. Bien sûr, quelques grandes
entreprises continueront à utiliser le transport ferroviaire, mais le
plus grand nombre ne pourra plus y recourir.
Vous avez rencontré en juillet le gouvernement. Qu’attendez-vous de ce dernier ?
Didier Le Reste. La puissance publique doit intervenir. La SNCF
n’est pas la propriété d’une technostructure uniquement préoccupée de
rentabilité financière et qui met à mal l’outil de production en
fermant des installations financées par la collectivité. La SNCF
appartient à la nation. C’est pourquoi la CGT revendique un véritable
débat national sur l’avenir de la SNCF et de ses activités et en
particulier celle du fret. Nous prenons au mot le gouvernement et le
président de la République qui affirment vouloir réduire en cinq ans de
25 % la part du transport routier de marchandises. Mais pour l’instant
force est de constater que les actes contredisent les déclarations.
Cela nous fait craindre que le Grenelle de l’environnement, prévu Ã
l’automne, ne soit sur cette question qu’un cosmétique.
Que proposez-vous pour relancer l’activité fret ?
Didier Le Reste. Contrairement à ce que prétend la direction de la
SNCF, la densité du réseau national est un atout et non un handicap.
Couplée à la politique de volume que nous défendons, elle peut
permettre de marginaliser les coûts fixes. Quand la direction dit que
si l’on atteint le niveau de 65 milliards de tonnes/kilomètre par an,
l’activité sera à l’équilibre alors nous lui répondons: Chiche ! Nous
proposons d’atteindre, d’ici cinq ans, 50 milliards de
tonnes/kilomètre. Cela représenterait 9 milliards de tonnes
supplémentaires et une progression du chiffre d’affaires de 400
millions d’euros.
Comment réagirez-vous si vous n’êtes pas entendus ?
Didier Le Reste. Si rien ne bouge, si aucun débat ne s’ouvre à la
rentrée, si la direction persiste à ne pas examiner sérieusement les
propositions des organisations syndicales et à nous considérer comme
une simple caisse enregistreuse de décisions prises en catimini et
unilatéralement, il y aura mobilisation, et cela quelle que soit la
période.
Entretien réalisé par P.-H. L. l'Huma du 20 / 08 / 07
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