"Cuba, une odyssée africaine" : Arte, le 3 octobre à 20h30 (reportage photos)
de Ignacio Ramonet
La chaîne Arte diffuse, le 3 octobre prochain à 20h30,
un important documentaire en deux parties ( 2 fois 59 minutes) dirigé
par la grande réalisatrice égyptienne Jihan El Tahri, intitulé : "Cuba, une Odyssée africaine".
C’est l’histoire de la Guerre froide vue à travers
l’engagement des soldats cubains en Afrique : de l’épopée de Che
Guevara au Congo jusqu’à la bataille de Cuito Cuanavale en Angola et la
fin de l’apartheid. Des archives inédites et des témoins directs.
Pour la première fois sur une grande chaîne française on ne diffame pas Cuba, et - chose encore plus rare - on lui rend justice.
Un document à voir, et à enregistrer !
Cuba, une odyssée africaine
de Olivier Barlet
Juillet 1991, c’est par Cuba que Nelson Mandela
commence son périple hors d’Afrique pour remercier ceux qui ont
contribué à abolir l’apartheid. Durant 25 ans, Castro et 500 000
Cubains ont participé aux guerres de libération africaines. Une réalité
méconnue, oubliée, qui éclaire tout un pan de l’Histoire africaine.
Jihan El Tahri n’a pas son pareil pour convoquer et
documenter l’Histoire. « Un labyrinthe est un endroit d’où l’on sort
perdu ! » disait Roland Barthes. Elle ne recule donc devant aucune
carte ni devant aucune explication pour nous aider à débrouiller la
masse d’informations à disposition sur une période complexe. On pense
aux grandes fresques historiques de Frédéric Rossif et à son intérêt
pour les idées qui sous-tendent l’engagement des hommes. Elle y ajoute
la curiosité et le point de vue d’une cinéaste du Sud, attentive aux
contradictions sans se voiler la face, dégagée des filtres
essentialistes ou victimaires, avec le recul nécessaire pour dégager le
sens pour le temps présent des engagements passés.
Elle le fait grâce à de méticuleuses enquêtes de
terrain, la rencontre des personnes clefs de tous bords abordés avec le
même respect, un énorme travail de recherche d’archives et une
impressionnante connaissance du sujet. On retrouve dans Cuba, une
odyssée africaine la même maîtrise que dans La Maison des Saoud (2005),
L’Afrique en morceaux : la tragédie des grands lacs (2000) ou Israël et
les Arabes (1995-98). Des archives inédites, des témoins clefs, la
clarté implacable d’un propos servi par un commentaire omniprésent et
dit ici d’une voix sûre par Alain Gomis : tout converge en une
pédagogie au scalpel. Nous sortons du film grandi d’un savoir que les
mots ont précisé et l’image a ancré.
Et pourtant, cela se lit comme un roman épique et
terriblement humain : tout est stratégie et rapport de forces. Dans le
grand face-à-face de la guerre froide qui domine la géopolitique des
indépendances africaines, les peuples ne sont pas grand-chose face aux
intérêts des grandes puissances. Cuba, dans son engagement sans
contrepartie contre l’impérialisme et l’apartheid, dénote et dérange.
Hier comme aujourd’hui, David pourrait-il battre Goliath ? C’est bien
sûr ce qui intéresse Jihan El Tahri, qui suit pas à pas, non sans en
souligner le déroulement tragi-comique et les étonnantes péripéties,
l’échec cinglant de Che Guevara lorsqu’il s’introduit incognito et
déguisé accompagné d’une poignée de guérilleros dans un Congo qui
tombera finalement aux mains de Mobutu. La stratégie cubaine de créer
d’autres Vietnam se heurte à la défaite de la rébellion lumumbiste de
Laurent-Désiré Kabila face aux mercenaires payés par les USA. La
présence du Che finalement débusqué inquiète, par crainte d’une
réaction américaine, et le fossé culturel est énorme entre Congolais et
Cubains. L’Union africaine critique la présence des Cubains en même
temps qu’elle rejette les mercenaires de Mobutu. Castro lui demande de
se retirer.
Changement de méthode en Guinée Bissau où Almicar
Cabral se bat contre la colonisation encore imposée par le régime
fasciste portugais, qui utilise la base américaine des Açores,
stratégique pour les Etats-Unis, comme monnaie d’échange pour se
maintenir en Afrique. Cabral ne veut pas des troupes cubaines, pourtant
disponibles, et se contente des armes et des conseillers. Il privilégie
la lutte des Guinéens eux-mêmes, qui forgera la nouvelle nation et son
unité. Sa technique de démoralisation porte ses fruits et débouche sur
la Révolution des œillets.
En Angola par contre, c’est l’engagement cubain qui va changer la
destinée de tout le continent. Le MPLA pro-soviétique d’Augusto Neto
est pris entre deux feux : ceux des mouvements de libération rivaux, le
FLNA, qui défend le christianisme contre le communisme, appuyé par les
Américains via Mobutu, et l’UNITA de Savimbi, soutenu par l’Afrique du
Sud qui craint la contagion communiste.
Là encore, Jihan El Tahri donne la parole à chacun,
choisissant bien ceux qui n’ont pas la langue de bois. C’est
passionnant : nous vivons comme en direct les négociations qui se
déroulent au Portugal pour déterminer qui conduira l’indépendance. Et
comprenons combien l’Angola fut le terrain d’une confrontation brutale
entre les deux blocs. Fi de la clandestinité précédente : Castro envoie
35 000 hommes sans même consulter l’Union soviétique. De la bataille de
Kifangondo à celle de Cuito Cuanavale, c’est tout le tragique de
l’histoire angolaise qui s’impose, orchestrée par l’opposition entre
les Cubains et les Sud-Africains. Le retrait des Cubains devenus 450
000 sera arraché contre l’indépendance de la Namibie. Environ 10 000
ont péri en Angola, un secret bien gardé à Cuba…
Jihan El Tahri aurait pu prendre des images des grands
films tournés sur ces combats : Sambizanga de Sarah Maldoror ou Mortu
Nega de Flora Gomes. Mais son propos n’est pas poétique : il est
éminemment politique. Elle ne convoque l’Histoire que pour éclairer la
lutte présente : on sait trop bien que l’indépendance africaine est
loin d’être acquise. Si le combat des internationalistes appartient au
passé, il est intéressant de savoir comment il a évolué pour tenter de
cerner quels moyens seraient aujourd’hui à inventer. C’est avec un
impressionnant brio que Jihan El Tahri nous le glisse à l’oreille dans
cette remarquable page d’Histoire, sur le swing mélancolique des Frères
Guissé.
5http://www.africultures.com/index.a...
De : Ignacio Ramonet
vendredi 28 septembre 2007
|