Dans une PME du Mans, les salariés ont fait dix jours de grève pour obtenir le maintien de leur patron, meilleur rempart, à leurs yeux, contre l'appétit de Natixis.
Fait divers insolite ou victoire sociale ?
L'histoire peut paraître insolite dans ces colonnes. Président de Cars
et Bus Maintenance (CBM), une PME du Mans (Sarthe) spécialisée dans les
pièces de rechange pour autobus et tramways, Alain Fauconnet, limogé le
8 juillet dernier, vient, lundi, de retrouver son fauteuil, après une
grève illimitée de ses 45 salariés qui réclamaient absolument tous sa
réintégration.
UN PATRON À SAUVER…
Début juillet, l'actionnaire principal de CBM, NI Partners, une
filiale de la banque d'affaires Natixis, a évoqué pour justifier la
sanction contre le patron l'existence de « graves divergences
stratégiques ». Pour le personnel en grève pendant dix jours, il a en
fait été puni pour avoir initié une démarche de rachat de l'entreprise
avec le concours du personnel. Un geste qui, selon un communiqué des
salariés, était « considéré par Natixis comme un obstacle à la
maximisation du prix de vente ». Jusqu'à sa réintégration, il a été
remplacé par un spécialiste du « management de transition » pour des
sociétés en crise. Le soutien des salariés à l'égard de leur patron a
été fortement médiatisé. « C'est quelqu'un d'humain, de bien » explique
Nicolas, cadre de CBM et porte-parole des salariés. Selon lui, « les
pressions médiatiques et politiques ont fait céder les actionnaires.
D'autant plus que Natixis n'a pas une très belle image actuellement :
l'État lui a alloué une aide de 3,5 milliards d'euros pour sauver ses
mauvais contrats.
De plus, cette banque d'affaires licencie à tour de bras ».
… POUR ÉVITER LES REQUINS DE LA FINANCE
Le fonds d'investissement NI partners avait racheté CBM en 2005 à
Veolia par une opération de leveraged buy-out (LBO, « rachat par effet
de levier »). Il s'agit d'une technique par laquelle un groupe
d'investisseurs rachète une entreprise avec un minimum de capital et un
maximum de dettes. Les dettes sont remboursées avec les bénéfices de la
société achetée à laquelle on impose dès lors des objectifs de fort
rendement à court terme. Le but d'un LBO est de revendre l'entreprise
après quelques années, pour en tirer le maximum de profit. Selon le
collectif LBO, créé en 2006, ces opérations sont l'illustration criante
de la prise de pouvoir des financiers dans les entreprises et dans
l'économie.
Derrière le succès médiatique de la « lutte pour garder le patron »,
le refus de voir un autre fonds d'investissement racheter la PME a
aussi alimenté le mouvement. L'accord de fin de conflit signé lundi
énonce qu'un « processus de cession de CBM par sa société holding à
messieurs Alain Fauconnet et Samuel Turboust (directeur commercial de
la société – NDLR) » a été initié. Étrange : Jean-Paul Bernardini,
président de NI Partners, niait encore la semaine dernière vouloir
vendre CBM… Le président de CBM n'a pas souhaité s'exprimer sur le
sujet.
Nicolas, lui, témoigne : « On avait l'impression de travailler pour des
financiers, dont la seule volonté était de faire de l'argent. Pourtant,
c'est nous qui travaillons et qui réalisons la marge. » Selon le
porte-parole des salariés, sans la reprise par Alain Fauconnet, « un
autre fonds d'investissement aurait sûrement racheté CBM, augmentant
ainsi la dette qui pèse sur nous ». Les financiers, pour obtenir vite
une forte plus-value, n'hésitent pas à licencier.
« La finance ne doit pas agir au détriment de l'emploi », se sont
indignés les grévistes. « Nous avons décidé de participer à l'achat de
notre entreprise pour sauver notre travail », admet Nicolas. Il ajoute
que, actuellement, « 50% des sociétés sous LBO ne survivent pas à la
crise.
Tout ce qu'on gagne servait à rembourser la dette… Nous allons enfin
pouvoir travailler pour nous, notre avenir est plus serein ! » CBM est
une PME prospère. Elle réalise un chiffre d'affaires de 53 millions
d'euros et a ouvert des filiales en Allemagne, en Espagne et au Canada.
Mais le contenu du contrat de cession conclu par les cadres et les
salariés reste obscur. Il semblerait que les salariés participent au
rachat par les cadres « à hauteur de leur capacité financière ». Une
victoire sociale ?
Marion Lippmann
site l'Huma

